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Dick Rivers "pactise avec le diable"

Au sein de la Sainte Trinité rock français sixties (Johnny, Eddy, Dick…), et malgré ses hauts faits d’armes (que nous détaillerons un peu plus bas), le petit Rivers a toujours été considéré comme le loser de service, celui qu’aucune postérité critique digne de ce nom n’avait, jusqu’ici, cru nécessaire de prendre au sérieux.

Et tandis que l’affreux Jojo accédait (à force de compromissions) au statut de monument national, qu’Ed l’épicier se drapait dans sa dignité d’auteur et d’acteur… Hervé Fornéri (son vrai nom) resta sur le carreau et n’accéda jamais au statut de "notable", échappant à cette sacro-sainte caution intellectuelle (les essais énamourés pour l’un, le cinéma pour l’autre) qui avait tout de même fini par rattraper ses anciens coreligionnaires.

Pour être demeuré désespérément fidèle à un idiome présumé bas du front (le wock’n’woll), aux looks & valeurs présumés désuets (banane gominée, mythification de la culture américaine fifties), il avait fini par engendrer sa propre caricature, dont s’étaient emparés les chantres du second degré… au premier rang desquels le pénible Antoine "fils à papa"  De Caunes, qui inventa pour ses émissions le personnage de Didier l’Embrouille, loubard demeuré fan de Dick, ressassant jusqu’à la nausée les mêmes blagues sordides (Dick Rivers = pine rivière, ce genre de choses…).

Tristement, le chanteur avait cru y voir une planche de salut médiatique, et s’était agrippé à cette opportunité, se pliant à ces mascarades en espérant raviver par là sa carrière un peu enlisée. Une démarche second degré qui a donné lieu, ensuite, à quantité de compilations avec jeux de mots piteux à la clef (Very-Dick, Auto-Rivers, Moby-Dick, Authen-Dick, pfff), et culminé voici deux ans sur une innommable "Ode à Dick"  offerte par le désespérant Mickael "3D" Furnon, lequel trouvait malin de tourner une dernière fois en dérision le vieux chanteur en lui faisant endosser la défroque du rockeur clichetoneux imbu de sa propre légende et parlant de lui à la 3e personne, tel un Delon prisonnier de sa marionnette guignolesque ("il vous en prie") ; spectacle pathétique, d’une infinie tristesse, qui nous fit quasiment venir les larmes aux yeux.

Voilà pour l’histoire officielle, telle que peut se la figurer le grand public (qui, par définition, ne voit jamais plus loin que le bout de sa pauvre TV).

La réalité, à nos yeux, est toute autre : second degré ou cynisme ne sont pas compatibles avec l’idée même de ROCK’N’ROLL. Et Dick Rivers, n’ayons pas peur des mots, a contribué en son temps à en écrire l’une des plus belles pages qui soient, en le prenant on ne peut plus au sérieux.

Ce petit miracle, aujourd’hui foulé au pied par les ricaneurs, s’intitulait les Chats Sauvages, petits marlous frimeurs niçois montés à la capitale pour casser la baraque, et qui y parvinrent au-delà de leurs plus folles espérances. Bien plus que les Chaussettes Noires (qui acceptèrent ce patronyme ridicule pour faire de la pub à un vulgaire marchand de fringues, et ne jouaient que très rarement sur leurs disques), les Chats Sauvages (ainsi nommés en hommage au groupe de Marty Wilde, le père de la future Kim) du cher Dick avaient la furia et le style adéquats, et peuvent légitimement prétendre au trône de "groupe rock français idéal" de ce début de sixties.

Leur intégrale (Laissez-nous twister, 61-64, EMI Music), indispensable dans toute bonne discothèque qui se respecte, réussit un grand écart très digne entre twist yéyé (figure commerciale imposée) et rock’n’roll pur, avec une classe et un son chromé que peu de leurs contemporains hexagonaux parvinrent à égaler. (Il faut relire, à cet égard, certains passages que Patrick Eudeline leur a consacrés dans son inestimable Gonzo  – paru en 2002 chez Denoël – pour réaliser à quel point leur histoire flirte avec les plus belles légendes…)

Surtout, Rivers s’est frotté/fritté avec deux des plus grandes figures anglo-saxones de la scène rock’n’roll de l’époque, Gene Vincent et Vince Taylor. Et ce sont ces référents-ci, plus que la piètre concurrence locale franchouillarde, qui nimbent ses débuts d’une aura quasi mythique (le mot n’est pas trop fort), comme nous allons essayer de le démontrer…

Sur un mode positif et musical, d’abord : lui et ses Chats Sauvages furent les SEULS français à pouvoir rivaliser avec les mythiques Blues Caps (LE groupe rock définitif de la décennie précédente, mètre-étalon de tous les combos cuir rocky’s de la planète). La demie-douzaine d’adaptations ("Quand les Chats sont là" - "Dance to the Bop" ; "Un Cœur Tout Neuf" - "Brand New Beat" ; "Anna Annabelle" ; "L’Amour que j’ai pour toi" - "Love of a Man" ; "C’est Joli Comme & Je Reviendrai" - "I’m Goin’ Home") des titres de Gene Vincent (rockeur mélodramatique ultime) qu’ils eurent le culot de s’approprier restent, un quasi demi-siècle plus tard, les meilleures à avoir vu le jour dans un pays alors plus habitué aux javas dancings pépères qu’aux bacchanales électriques. Et Dick, malgré ses origines niçoises (crédibilité rock a priori proche de zéro, putaing’ cong’) parvint à faire honnête figure face à notre héros américain à patte folle. Rien que pour ceci : RESPECT.

Sur un mode plus ambigu et moins héroïque, à présent : Rivers, on l’oublie parfois, est aussi entré (à son corps défendant) dans la légende noire du rock français, pour avoir incarné une certaine image de "Judas"… Rappel des faits : le Festival Rock du Palais des Sports, en 1961, était censé couronner en vedette Vince Taylor (le sorcier ! le maudit !). Ce soir-là, alors que les Chats Sauvages étaient programmés en ouverture, Dick eut la triste idée d’arborer un costume de cuir noir (en fait, du skaï, mais peu importe), qui était alors la panoplie attitrée de la star anglaise. Les loubards du public y virent un crime de lèse-majesté-rock et mirent l’endroit à sac, provoquant un assaut de police qui annula la fin du show. Le concert de Vince Taylor n’eut donc jamais lieu, et les journaux du lendemain attribuèrent la destruction de l’endroit à ses fans "blousons noirs" , occasionnant une réaction apeurée-indignée du grand public, et une (quasi) mise au placard du grand méchant rockeur par le label Barclay. Commercialement, il (Vince Taylor) ne s’en remit jamais, et sa carrière partit à vau-l’eau tandis que celle du traître Rivers continua (désormais sans ses Chats) bon an mal an, de creux de la vague en régulières résurrections, jusqu’à aujourd’hui.

C’est manifestement cette sombre facette du personnage, cette plaie historique jamais cicatrisée, qui a inspiré le dénommé Joseph d’Anvers (que l’on n’aurait jamais imaginé proche de cet univers, ce qui rend la réussite d’autant plus admirable) au moment d’écrire et d’offrir un album complet à Dick Rivers (il faut noter que le jeune auteur-compositeur venait précisément de travailler avec Bashung, lequel connaissait bien l’ex-chanteur des Chats, pour avoir été son "directeur artistique" le temps de quelques albums, dans les années 70).

Le disque commence donc sur un aveu de pacte avec le Diable ("L’Homme Sans Âge"), qui voit le chanteur échanger son innocence (vieux cliché blues/rock du crossroads) contre le secret de la longévité, se retrouvant finalement l’âme en peine, à hanter les bas-fonds show-bizzz, parcourir un désert rock’n’roll de plus en plus desséché où de sombres vautours (le second degré, la dérision, l’esprit Canal, Mickey 3D !) dépècent régulièrement, sans être jamais inquiétés, les cadavres des chers héros disparus.

A partir de là, les autres titres filent tous plus ou moins la métaphore du loser magnifique, solitaire qui largue les amarres (à la recherche de quel Eldorado ? la poursuite de quelle chimère à cuir noir ?), et finit quand même (au terme de combien d’années ?) par retrouver sa belle (un peu défraîchie... comme son public?) qui l'a aimé et attendu, malgré toutes ces errances. Les textes développent autour de cette (belle) idée une imagerie des "grands espaces"  assez émouvante, paysages et héros désolés crépusculaires (Eastwood est passé par là), sur fond de guitares surfo-morricono-dominique-anéiennes du plus bel effet, parfaitement raccord avec la figure du revenant (Pale Rider !). Cette vision westernisante, contrairement à celle d’un Eddy Mitchell, n’est pas envisagée avec ironie, mais à l’aune d’un premier degré salutaire, qui évite le piège du ricanement et permet à la gravité de devenir profondeur.

Si l’ensemble du disque se tient très dignement, on recommandera en particulier les titres "La Première Heure de la Nuit" et "La Voie des Anges"  qui portent ces thématiques (solitude, vieillissement, femmes laissées derrière soi, et la petite mythologie personnelle qui se bâtit à force de revers et mélancolie accumulés) à leur zénith : la trajectoire mythifiée du poor lonesome rockeur parvenant à faire écho, au final, à nos grands horizons de solitude moderne… mettre le doigt sur ce qui fait mal et accéder ainsi à l’Universel.

 

 

 

 

 

La derniére mise à jour de ce site date du 18/07/11

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