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http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2011/11/26/01006-20111126ARTFIG00558-maudit-dick.php

Maudit Dick

Injustement cantonné depuis un demi-siècle à la médaille de bronze sur le podium national, Dick Rivers, comme le montre son nouvel album, est pourtant le plus stylé de nos chanteurs. Le chat, toujours sauvage, s'explique sans miauler.

Par une fraîche soirée new-yorkaise des années 40, Miles Davis était allé écouter sa chanteuse favorite, Billie Holiday. Ce soir-là, contrairement à son habitude, Lady Day comptait dans sa formation un trompettiste. Après le concert, Miles était allé la rejoindre dans sa loge et lui aurait dit : «Vous n'avez pas besoin de ce type-là dans votre groupe: votre voix sonne déjà comme une trompette.»

Par un après-midi brumeux de novembre 2011, dans une salle de concert vide, en banlieue parisienne ouest, des musiciens répètent leur tournée à venir. Lorsque le chanteur prend le micro, sa voix parfaitement timbrée, claire, chaude et grave, surplombe sans effort les décibels ambiants : Dick Rivers chante comme un saxophone baryton. Il est là, avec sa troupe - un groupe subtil et sauvage, aux antipodes des requins de studio habituels - pour roder une tournée débutant au Casino de Paris, et s'achevant le 3 mars de l'année prochaine à l'Olympia. Pour fêter ses 50 ans de carrière, il sort un nouvel album, Mister D (XIII Bis Records), vraie réussite marquant une fois de plus sa place à part dans la chanson française : Dick ne fait pas de variété. Son disque est rugueux, âpre, « roots » : bref, rock and roll. Dans le même temps, il publie un livre d'entretiens*, dans lequel il se livre sans filet, et parle longuement de sa position singulière dans le grand juke-box français, position qui, dans le fond, repose sur un gigantesque malentendu...

Souvent considéré comme une antiquité des années pionnières, quand les groupes se nommaient encore Lionceaux, Loups-Garous, Mercenaires, Castors, Vautours, Missiles, Fantômes, Fingers, Pénitents, Rapaces (avec au micro Willy Balton, alias Robert Hue), Chaussettes Noires ou, dans son cas, Chats Sauvages, on le voit comme un vestige d'une époque révolue. Jugement dramatique : Dick est un styliste d'exception, musicalement puriste et chanteur inouï, sans aucun doute le meilleur de sa génération : là où Johnny tonne avec ses sanglots dans le gosier et Eddy ronronne sa voix chocolatée, Dick est un Tony Bennett baryton et rock and roll : expressif comme personne. Le grand public n'est pas forcément au parfum, mais les musiciens ne l'ignorent pas. C'est ainsi que le chanteur a compté dans ses groupes des épées comme Chris Spedding, James Burton, David Briggs, Jimmy Page, et c'est pourquoi Bashung, Cabrel, -M-, Mathieu Boogaerts ou Benjamin Biolay lui ont écrit des chansons. Antoine de Caunes, grand admirateur, le confirme : «Je l'ai rencontré lorsque j'avais introduit à "Nulle part ailleurs" le personnage de Didier l'Embrouille, que je présentais comme le "plus grand fan de Dick Rivers en dehors de Dick lui-même". J'ai une grande affection pour lui: j'aime sa fidélité à des principes qu'il n'a jamais abandonnés. Il n'a jamais dévié de la route qu'il s'était fixée. C'est un chanteur immense, qui a souffert d'être le troisième petit canard du trio infernal. C'est un vrai personnage, authentique, grand interprète et très fin connaisseur de la musique américaine et du rock des origines. Tout est sincère chez lui.»

« J'aimerais être un peu plus respecté, avoir plus de reconnaissance »

Cette troisième position sur le podium des légendes originelles est devenue un cauchemar récurrent. «Ça me fait chier, annonce le chanteur en allumant la première cigarette d'une longue série tout en buvant son premier demi-litre de thé. Les Français adorent classer par ordre d'importance. Mais dans le fond, Johnny s'en fout, Eddy aussi, moi aussi. Quel intérêt? Etre résumé au rôle de troisième de la classe, c'est indigent. Nous sommes tous les trois très différents. Johnny, ce n'est même plus un musicien, c'est un monument national. Les gens s'intéressent plus à sa hanche ou à son foie qu'à ses disques. Eddy et moi sommes amis, nous avons été proches, mais, ces jours-ci, nous ne nous voyons jamais les uns les autres. J'aimerais ne pas être réduit à cette position qui, d'ailleurs, n'existe pas. Je le dis dans mon livre: je fais un complexe d'infériorité. C'est l'histoire du mec au restaurant auquel on propose les entrées, mais jamais les desserts. Je suis frustré et c'est ça qui me pousse à continuer. J'aimerais être un peu plus respecté, avoir plus de reconnaissance, notamment de la part de certains médias.» Le mot est lâché. Les médias... Dick trouve que, franchement, ces messieurs devraient un peu plus le réclamer. Drucker le «déteste», Laurent Ruquier ne «l'aime pas». «Lui, c'est pire que tout, il a une culture très primaire. Quand je vois les zigotos qui sont invités sur certains plateaux, je me dis que franchement, on ferait mieux de me demander de venir à leur place.» Le chanteur de Maman n'aime pas ma musique se sent seul : «Chez une femme, j'aime l'intelligence et la douceur. Mais ce que je préfère chez un homme, c'est la fidélité en l'amitié. Et ça, c'est une qualité très rare. Beaucoup de gens dont j'ai été très proche ne m'appellent plus: Alain Chabat, Matthieu Chedid, Alain Chamfort, Benjamin Biolay. Moi, je suis quelqu'un qui rappelle, toujours.» Un peu trop, parfois... Cigarettes mises à part, on ne connaît aucun vice à Dick Rivers, si ce n'est, précisément, l'appel téléphonique compulsif. Le journaliste, écrivain et parolier Laurent Chalumeau, explique : «Dick est un interprète exceptionnel. Il pourrait être le premier, si quelqu'un lui confisquait son téléphone.» C'est-à-dire ? «Le plus gros frein dans sa propre carrière, c'est lui. Depuis toujours, il fait sa propre promotion. Il téléphone, rappelle, harcèle. Hélas pour lui, ses gesticulations, ses acharnements et son pilonnage sont contre-productifs. A la fin de la journée, il est devenu son pire ennemi. La plus impudente des attachées de presse n'oserait employer ses méthodes. A force d'appels téléphoniques, il devient un sparadrap humain, un chewing-gum coincé sous la chaussure dont on n'arrive pas à se débarrasser. Le pire truc qu'on puisse faire à quelqu'un qu'on n'aime pas, c'est de donner à Dick son numéro de portable , en lui disant que cette personne pourra lui être utile. Le pauvre sera obligé de déménager ou de brûler son téléphone! Tout cela fait que, dans le métier, son talent, notamment vocal, est sous-célébré, sous-estimé, sous-apprécié. C'est pourtant le plus grand de nos interprètes: sa voix est sans égale. Et il a fait de très grands disques. Son œuvre est bien au-dessus du charnier notoire qu'est la discographie d'Hallyday.» A la réflexion, Chalumeau a sans doute raison : en dix jours, le temps de réaliser cet article, Dick nous a appelés une dizaine de fois, sans compter un nombre impressionnant de SMS.

Ce fils de boucher niçois est entré dans les ordres rock and roll alors qu'il n'avait pas 16 ans

Le rockeur compte néanmoins son lot de fans. Il y a eu son «copain Coluche», aujourd'hui son «copain Labro», et également... le président de la République en personne ! «J'ai fait sa connaissance à Neuilly, il y a bien longtemps, parce qu'il était fan de moi. Il avait tous mes disques.» Le chanteur semble se reconnaître en lui : «Il est un peu comme moi: il aime rendre service.» Toujours ce principe de générosité chez un homme pourtant connu pour avoir des oursins dans les poches. «On dit que je suis près de mes sous, mais c'est parce que je ne dépense pas à tout-va. Je préfère tout organiser pour que mes proches soient à l'abri du besoin. Mais je suis quelqu'un de généreux, oui.» Dans son livre, il l'affirme poétiquement : «Je suis un as du renvoi d'ascenseur. On me donne un camion de cacahuètes, je donne un camion de saucissons.»

Dick Rivers est un personnage hors norme. Ce fils de boucher niçois est entré dans les ordres rock and roll en 1961. Il n'avait pas 16 ans. Depuis, il a été invité en Angleterre par Lennon et McCartney en 1965, a rencontré Elvis en 1969 («Le plus grand moment de ma vie: je rencontrais "l'homme qui nous a tous faits", comme l'a si bien dit John Lennon»), donné des milliers de concerts, enregistré des dizaines d'albums, joué Genet sur scène, et a tourné avec Mocky : «Comme tout le monde», dit-il modestement, même s'il rêve d'avoir «un rôle aux antipodes de (sa) personnalité, un personnage historique, style LouisXI ou CharlesVI, avec une barbiche, une épée et une collerette.» Dick se désole que personne ne l'ait jamais rappelé pour la scène ou le grand écran. C'est un grand sensible à l'âme d'enfant, qui dit «mon papa» et «ma maman». Il le reconnaît : «J'aime être aimé. Je serais prêt à faire cadeau de toutes mes royalties pour que ce nouvel album soit numéro un.» A bon entendeur...

* Dick Rivers, Mister D., entretiens avec Sam Bernett, Florent Massot, 189p., 19,90€.

NICOLAS UNGEMUTH Publié

 

 

La derniére mise à jour de ce site date du 29/11/11

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