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Dick Rivers, l’Homme Sans Âge

 

 

J’imagine très bien pourquoi Joseph d’Anvers a concocté pour Dick Rivers un album entier qui s’intitule « L’Homme Sans Age ». En effet, pour cette génération dont je fais parti, élevée à la sauce télévision, nous avons tous eu un faible pour Dick Rivers. Dick Rivers, c’était le papa idéal. Le type qui t’emmènerait à Memphis plutôt qu’au camping, le chanteur rocker avec un style limite mais pas destroy, toujours classe comme John Wayne et qui préfère jouer dans un Mocky plutôt que dans une publicité désolante. Avec ce disque, il y a du changement. C’est plutôt Hervé Forneri qui chante, laissant son personnage au placard, il en est d’autant plus bouleversant. Une consécration et une réhabilitation pour ceux qui ne seraient pas allés plus loin que le bout de leurs bottes.

Par Pierre Derensy

J’avais chroniqué votre album précédent et apprécié cette distanciation vis-à-vis de votre personnage, surtout via la plume de Mickey 3D, ce rôle à la troisième personne, un peu sur le mode « Alain Delon » que vous utilisiez pour vos chansons, mais n’est ce pas ça surtout qu’il fallait que vous arrêtiez de faire : être une caricature ?
Dick Rivers : «Le problème c’est que j’ai beaucoup d’autodérision et d’humour. Comme je suis un boulimique de travail, quand je ne peux pas faire le travail qui est le mien, c’est-à-dire de la musique qui va de préparer un enregistrement jusqu’à la scène, quand je suis dans des périodes de creux, je me sers de ce personnage légendaire. C’est un truc que j’ai appris avec Antoine De-Caunes et Chalumeau, je suis quelqu’un qui a l’habitude de jouer avec ça. Au début, j’avais complètement cautionné Didier Lambrouille. Finalement je m’aperçois que ce n’est pas bien. Tout simplement, car tout le monde me connaît mais personne ne sait ce que je fais. En gros c’est ça. »

D’ailleurs, c’est le premier disque où je ne trouve pas trace d’un jeu de mot ou d’un calembour du style : AutoRivers ou VeryDick et je pense que cela va contribuer à changer votre image ?
Dick Rivers : «J’espère ! Déjà, chez ce qu’on appelle « les branchés » c’est ce qui est en train de se passer. Il y a même des mecs qui ont dit « Moi j’ai pris Dick Rivers pour un ringard has-been, je mérite la mort, c’est le plus bel album de l’année ». Tout ça me fait plaisir mais en réalité, cela fait longtemps que je suis comme ça. »

Dans les années 70, vous collaboriez avec Manset, dans les années 80 avec Bashung, plus tard Mick Taylor, Biolay, M et d’autres ?
Dick Rivers :  «Manset en 68, Bashung au début des années 70, il était mon réalisateur. J’ai toujours été, soit un découvreur de talent, soit un utilisateur de jeunes. Je n’ai jamais travaillé ou très peu, avec des gens de ma génération. Je suis quelqu’un qui a besoin de rêver, de construire. Je suis un éternel débutant. Comme je n’ai jamais été véritablement aidé par les médias. Bien sur, ils m’aident quand ils sont obligés de le faire. Par exemple, pour ce nouvel album, comme je ne vois pas qui pourrait dire que c’est un mauvais disque même s’ils ne m’aiment pas, il est bien évident qu’ils se rendent tous. Mais je sens que pour certains, ça les emmerde. »

J’imagine qu’après la reprise avec lui au festival des Francofolies, qu’il vous envoie une chanson, vous trouvez tout de suite en lui le Rick Rubin qui a relancé Johnny Cash avec ses American Recording ?
Dick Rivers :  «Non ! Rick Rubin ce serait plutôt pour moi Bacon et Quarmby, c’est-à-dire ceux qui ont réalisé « L’homme Sans Age ». C’est différent car Rubin a fait chanter à Johnny Cash des choses qui étaient chantées par d’autres, style U2. C’était plus exploiter la voix de Johnny Cash en le sortant des clichés country ou gospel. Moi, c’est différent car quelque part, j’ai la prétention de dire qu’avec Joseph ce sont des œuvres inédites. C’est du matériel neuf. Mais vous savez, pleins de gens rêvent de me voir reprendre des chansons disons intemporelles et magiques sur lesquelles j’amènerais ma personnalité vocale. Tandis que là c’est plus du sur-mesure. Cela fait 47 ans que je chante et pourtant c’est la première fois de ma vie que j’ai l’impression d’avoir écrit des textes. Je me suis tellement imprégné de Joseph dans son travail méticuleux et long car, entre le moment où l’on a fait « Walk The Line » aux Francofolies pour la fête à Dick et le moment où il a mis la dernière note de musique sur la douzième chanson, il s’est passé plus d’un an. La première maquette qu’il m’a envoyé, c’était «Sur le Toit du Monde » avec cette phrase magnifique « Il m’en aura fallu des gens pour être seul ».


Tout fut parfait dans votre collaboration artistique ?
Dick Rivers :  «Oui. Grâce à Joseph, je ne suis jamais rentré dans l’auto parodie. Le seul moment où j’ai eu un doute (car il n’y a pas une virgule qui a été changée), c’est lorsqu’il m’a fait « La Voie des Anges » parce qu’il y avait la phrase « il est le lonesome cow-boy» je lui ai alors demandé de ne pas mettre de l’américanisme, car je suis déjà prisonnier de ça contre mon gré. Il m’a alors expliqué que pour lui, c’était un film sur la mort. C’est l’histoire d’un mec qui est en train de vivre ses derniers jours. Il le voyait comme une image cinématographique avec le personnage qui s’éloigne à l’horion avec le mot fin qui apparaît sur l’écran. »

Pour moi ce qui fonctionne entre vous 2, c’est l’idée que vous parlez tous les 2 de manière cinématographique comme dans « Les Braves » pour le texte et « Mon Homme » pour l’ambiance musicale à la Enio Morricone ?
Dick Rivers : « « Mon Homme » est surtout un hommage à mon père que j’ai perdu en 1982 et qui était un type extraordinaire, mais il m’a fallu qu’il meure pour que je m’aperçoive qu’il était encore plus extraordinaire que ce que je le pensais. « Les Braves » pour moi, à la première écoute, c’est bien sur un mec qui s’échappe de la prison mais c’est surtout un hommage à ceux qui ont compté pour nous et qui ont disparu.»

Certes mais vous semblez, via cet album penser tous les 2 en travelling, en champ, contre-champ ?
Dick Rivers :  «Comme je ne suis qu’un interprète, depuis 47 ans, je me suis toujours considéré comme un acteur de cinéma. Avec des bons choix et des mauvais choix. J’assume tout ce que j’ai fait et je n’ai pas fait que des choses formidables mais je suis comme quelqu’un à qui l’on propose un script, un acteur aimant l’idée du scénario et qui après, selon la réalisation, est bon ou moins bon ou pas bon du tout. Quand on me propose une chanson, il y a un dédoublement de personnalité, il y a d’abord Hervé Forneri, c’est-à-dire moi, qui écoute un titre et qui se demande si c’est une bonne chanson que Dick Rivers pourrait chanter. Après, il y a le moment où je passe derrière le micro et là je rentre dans l’histoire un peu comme un acteur épouse le personnage. Là, Joseph a fait quelque chose qui ressemble à mon âge et à mon vécu. Ce disque parle de la solitude, de l’amour mais écrit à la manière de Joseph pour évoquer ma vie d’homme. J’ai pris un grand plaisir à les interpréter car je les ai vécu.»


Tout le monde vous connaît mais on vous découvre comme jamais on ne vous a découvert ?
Dick Rivers :  «J’espère que pour une fois on oubliera le personnage de bande dessinée ou de légende, sans vouloir être prétentieux et qu’on se penchera un peu plus sur l’œuvre et l’interprète. »

Mais si on résiste à la première impression sur votre cas, si on creuse, on apprend plein de choses grâce à Dick Rivers. On peut aussi dire que c’est la classe total de se faire croquer une pochette d’album dessinée par Morris le créateur de Lucky-Luke ?
Dick Rivers : «Il m’avait fait ça pour « Mississippi River’s » et cela rentre aussi dans mon monde car j’adore la bande dessinée. Vous savez, le gros problème c’est que je ne me suis jamais fait aider par les médias. Je me suis fait tout seul avec le public. Quand j’avais 15 ans et que j’ai sorti mon premier disque, les médias ne nous aimaient pas car nous faisions du rock n’roll et que c’était considéré à l’époque comme une musique de sauvage. On était considéré comme des voyous, des rebelles. Au fur et à mesure que je grandissais et que j’apprenais à la fois la vie et mon métier : les autres n’évoluaient pas. Je suis quelqu’un de normal qui fait de la musique. Ma voix, c’est mon instrument. Les français, par rapport aux anglo-saxons ont un défaut énorme, c’est qu’il faut toujours qu’il y ait du people ou du sensationnel autour de quelque chose. Comme j’ai une vie « normale », que je paye mes impôts, que je ne suis pas homosexuel, que je ne fais pas ni de partouzes ni de cures de désintoxication, que j’ai une femme qui est mon ange gardien depuis presque 30 ans, je ne suis pas un client au niveau du sensationnel. Donc ils trouvent les bottes de cow-boy, la pseudo banane qui n’existent pas. Ils mélangent tout. C’est pour ça que je ne veux pas faire ces talk-shows. »


Pourtant, c’est aussi un exercice quasi obligatoire pour être entendu ?
Dick Rivers :  «Récemment, j’ai fait une interview au Canada. A un moment on me parle de Nicolas Sarkozy, et je réponds qu’il a beaucoup de soucis à se faire pour changer la mentalité des français qui avaient pris des habitudes d’assistanat depuis des vingtaines d’années. Hé bien, ils se sont tous rués là-dessus parce qu’il fallait trouver quelque chose de piquant. Au lieu de me parler des chansons, des sonorités, ils ont besoin de ce coté people. Je suis people par la force des choses. C’est pareil dans le cinéma. Quand les gens veulent m’engager, c’est toujours pour jouer du Dick Rivers. Même quand j’ai joué « Les Paravents » de Jean Jeunet à Chaillot qui est pour moi la chose la plus gonflée que j’ai pu faire dans ma vie, quelque part le metteur en scène m’avait pris pour jouer le lieutenant, car dans son imagination : le lieutenant c’était Dick Rivers. »


Les mentalités ont d’ailleurs évolué vous concernant à partir de cette prestation scénique ?
Dick Rivers : «Sur scène c’est autre chose. Là je rentre dans mon domaine. J’adore par exemple, faire des festivals car il y a des centaines de milliers de personnes. Qui ne viennent pas spécialement pour moi. Ce qui est agréable, c’est que là je suis dans un challenge. Tous ces gens là qui ne sont au départ pas très convaincus par Dick Rivers, mon pied, c’est que lorsque je sors de scène, ils puissent être étonnés en bien sur moi. Les gens me disent toujours que je ne vieillis pas et me demandent mon secret, mais c’est très simple : c’est juste que ce qui m’intéresse, c’est aujourd’hui et demain. Cet album est pour moi une sorte de premier album. J’ai toujours l’impression de devoir convaincre. J’aimerais qu’on me juge sans avoir à convaincre.»

Vos albums précédents étaient plutôt une série de singles parfois décousus, alors qu’avec la particularité d’avoir le même auteur-compositeur pour vous aider sur « L’homme sans age » on se retrouve avec un produit qui se tient ?
Dick Rivers :  «Absolument. Bien que l’on ait traité ce disque comme 12 singles. Quand je me suis mis en studio à Londres, j’avais l’impression d’avoir déjà chanté ces chansons une centaine de fois. C’est ça, la magie de ce disque. La deuxième magie de cet album, c’est que ce n’est pas un album d’escroc. Ce n’est pas 2,3 titres forts avec pour le reste un bel accompagnement. Quand ma maison de disque m’a demandé par quel titre commencer la diffusion dans les médias, j’ai simplement répondu que je m’en foutais, car j’aime tout autant les douze. J’aimerais qu’il marche par le bouche à oreille. Que je puisse capitaliser sur le bon accueil de certains, pour aller vers le plus grand nombre.»


Qui a choisi Bacon & Quarmby pour réaliser l’album, c’est Joseph ou vous ?
Dick Rivers :  «Le génie de Joseph, c’est de m’avoir conseillé ces types et le génie de Bacon & Quarmby, c’est d’avoir pigé mon univers, celui de joseph, et d’avoir choisi des musiciens qui correspondaient à l’ambiance du projet.»


Votre manière de défendre cet album est vraiment une preuve supplémentaire de sa qualité !
Dick Rivers :  «J’ai un dédoublement de personnalité comme je vous disais. Hervé Forneri ne laisse rien passer à Dick Rivers, car c’est son plus grand fan. Donc là, c’est plus Hervé qui vous parle que Dick. »


Le but maintenant, c’est de partir en tournée avec ce disque ?
Dick Rivers : «On va faire l’Alhembra à Paris. On cherche des salles intimistes comme le disque. On va privilégier au début les chansons de cet album et du précédent. Ensuite, on fera une partie plus électrique avec mes incontournables. Je touche 3 générations vous savez, je suis obligé d’en tenir compte. Si je ne faisais que le dernier album, les inconditionnels ne seraient pas contents.»

Vous avez un peu le même souci que Christophe : c’est de pouvoir concilier « Par Delà les Plaines » et « Miss Baie des Anges » ?
Dick Rivers : «Sauf que Christophe, c’est branché. Lui, il a réussi à brancher « Aline ». Vous savez moi, je ne suis pas monsieur tube. Je suis fier d’une chose : c’est d’être respecté par tous les musiciens avec qui j’ai travaillé. J’ai travaillé avec les plus grands guitaristes à l’exception de Jeff Beck et Clapton. Pourtant là, j’ai rencontré Marc Sherridan, le guitariste de Richard Hawley qui m’a troué le cul parce qu’il est sublime. J’ai eu beaucoup de disques d’or et de succès mais je ne suis pas monsieur tube. C’est ça, qui assure ma pérennité car c’est plus mon personnage qui malheureusement a pris le pas sur mon œuvre, mais parallèlement je ne suis pas enfermé dans une, voir deux chansons qui traversent le temps. »

 

Fréderic Dard déclarait : « Je n’écris pas forcément une œuvre littéraire importante mais c’est la durée qui m’a permis d’être reconnu », pensez vous la même chose ?
Dick Rivers :  «Vous savez, je suis passé de la bicyclette à la Cadillac… j’ai appris mon métier à l’envers… mon premier disque est sorti et 3 mois après je jouais devant des milliers de fans. »

Vous êtes de la génération qui vénérait les Etats-Unis et vous cherchez à vous détacher de ce rêve américain ?
Dick Rivers : «Non, le rêve américain c’est moi ! l’Amérique dont je rêvais quand j’étais petit, je ne l’ai jamais connu. A l’exception d’Austin au Texas, qui est une ville extraordinaire. Mais je veux dire que l’Amérique que j’imaginais grâce au cinéma, je ne l’ai pas connu : je suis trop jeune. Il aurait fallu que j’ai 10 ans de plus comme Philippe Labro. Comme je suis quelqu’un qui aime se faire plaisir : je me crée un univers à moi qui ne ressemble à aucun autre univers. Quelque part, les américains ne font pas la différence entre moi et un américain de naissance car je suis une sorte de caméléon adoptant le mode de vie des habitants. J’aime beaucoup le Canada et j’ai beaucoup de succès là bas, car ce sont des américains qui parlent français. Et cela m’arrange, car cela me permet d’avoir une notoriété que je n’ai pas du tout aux Etats-Unis. J’ai toujours été comme ça. A l’époque où l’Angleterre était un pays lointain, je me ramenais mon thé de là bas. J’essaye d’amener à ma vie personnelle tout ce qui me fait rêver ailleurs. Et en plus, j’ai la prétention de dire que je ne chante pas comme un français. Je chante en français mais ma façon de phraser est beaucoup plus anglo-saxonne.»


Votre voix est plus portée vers les crooners que les rockers d’ailleurs ?
Dick Rivers :  «Ca, c’est ma culture. J’ai toujours aimé les belles voix. Je m’en inspire. »


Miro m’en avait parlé, Joseph me l’a corroboré mais pouvez vous m’expliquer votre technique d’harcèlement téléphonique quand vous voulez travailler avec quelqu’un ?
Dick Rivers : «C’est absolument vrai ! (rire) Je suis un boulimique. J’ai pleins de gens qui travaillent avec moi mais je n’ai pas de manager. Quand on a de la bouteille comme j’en ai, il est bien évident que lorsque j’ai une idée dans la tête, j’irais jusqu’au bout, qu’elle soit positive ou négative, sans me servir d’intermédiaires. En plus, je suis de la génération du verbe. Je ne suis pas quelqu’un qui va envoyer des mails. Joseph ou Miro, c’est plutôt la génération qui écrit et qui ne parle pas. J’ai besoin de contact humain et je pense que c’est ce qui me préserve. J’ai besoin de connaître les gens. Et sans cette parole, ce disque n’existerait pas. Nous n’aurions pas pu dialoguer sur le pourquoi et le comment de ce disque via internet. »

Poste le 15 juillet 2008 
 

 

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