Retour

Article parue dans cyberpress.ca

Véridique comme dans... very Dick

Le dimanche 01 juin 2008

 

 

 (Photo Alain Roberge, La Presse)

Nathalie Petrowski

La Presse

Il a déjà été le plus texan des Français. Aujourd'hui, à 62 ans, Dick Rivers est en passe de devenir le plus québécois des Français comme des Texans. Depuis 1965, non seulement son amour pour le Québec ne veut pas mourir, mais il le raméne réguliérement chez nous, dont ce soir au Casino et le reste du temps, sur disque. Portrait de celui qui est né Hervé Forneri mais qui, en Dick Rivers, n'en demeure pas moins... véridique.

Même si Dick Rivers est un enfant de Nice, il a perdu son accent niçois depuis des lustres. En revanche, ce qu'il n'a pas perdu, c'est la chaleur typique des Français du Sud; un mélange de charme, de spontanéité et de familiarité dés la premiére poignée de main. Bonjour Nathalie, me lance-t-il, comme s'il me connaissait depuis toujours.

Le sourire est charmeur, le regard allumé et le cheveu, d'un noir qui rappelle les teintures du ministre Camille Laurin. Bien qu'il ne soit que 11h du matin, Dick Rivers est maquillé, ce qui lui donne un air touchant de vieux clown plus que de vieux rocker. Il dira d'ailleurs plus tard qu'il y a deux Dick Rivers: le premier est musicien, le deuxiéme est un personnage qui amuse les gens.

En parcourant sa bio qui révéle qu'il a amorcé sa carriére en 1961 à l'âge de 15 ans à Paris avec les Chats Sauvages, une question me revient à l'esprit. C'est une question que je me pose depuis des siécles (enfin quelques décennies) et qui porte sur l'incommensurable gouffre qui, à partir des années 60, s'est creusé entre la musique pop britannique et la musique franco-française. Comment en effet expliquer que pendant que l'Angleterre accouchait des Beatles et des Stones, la France s'est contentée de produire des versions à la chaúne avec Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Dick Rivers?

C'est le genre de question que je n'oserais jamais poser à Johnny et Eddy, qui risqueraient de trés mal le prendre. Mais Dick Rivers semble plus cool que ses congénéres. En plus, il n'a pas l'air de trop se prendre au sérieux, comme c'est souvent le cas chez les rockeurs français.

Je plonge: "Dites donc, Dick, qu'est-ce que vous foutiez tous au début des années 60? Il ne vous serait pas venu à l'esprit de faire autre chose que des versions?"

"Non, répond Dick avec un grand sourire. Vous savez pourquoi? Parce que la France est le pays du verbe. Et jusqu'à ce moment-là, en France, le texte était plus important que tout. Quant à la musique, on s'en foutait un peu. En Angleterre, c'était exactement le contraire. Résultat: ceux qui faisaient de la pop ou du rock en France à l'époque ont cru à tort qu'on ne pouvait rocker en français sauf si on faisait des versions."

Américanophile

Au début, ils étaient trois. Trois rockeurs made in France et nourris au petit lait des chansons de leur idole Elvis Presley: Johnny Smet, le Belge, Dick, le Niçois, et Eddy, de son vrai nom Claude Moine, un Parisien de Belleville. Produits typiques de l'aprés-guerre, les trois avaient la même fascination pour l'Amérique, son rock'n roll, son coca, son chewing gum et ses grosses bagnoles. En cela, ils n'étaient pas différents de la moyenne des Français qui avaient vécu sous l'occupation allemande avant d'être libérés par les Américains et dont ils se faisaient l'écho. Bref, malgré leurs différences, Johnny, Eddy et Dick semblaient issus du même moule et voués à la même carriére. Mais par une mystérieuse alchimie, c'est Johnny le Belge qui s'est mis à prendre de la vitesse avant de se hisser au sommet de la pyramide et devenir un demi-dieu.

Aujourd'hui, Dick Rivers répéte à qui veut l'entendre que Johnny Hallyday n'est pas un chanteur. C'est une fête nationale. Mais il n'explique jamais ce qu'il entend par cette image.

"Ce que je veux dire, c'est que Johnny table énormément sur la dimension spectacle, sur le feu d'artifice et les effets. Un spectacle de Johnny, c'est comme le 14 juillet. Alors que pour moi, ce qui compte, c'est la musique. Et c'est pour ça, et je le dis sans prétention, que ce que je fais est plus intéressant musicalement que ce que fait Johnny. Disons qu'il existe entre Johnny et moi la même différence qu'entre Aznavour et Bécaud. Lui, serait plus Aznavour alors que moi, je suis plutôt Bécaud."

Autre différence entre Johnny et Dick: le rapport au Québec. "Moi, la premiére fois que j'ai mis les pieds en Amérique, c'était au Québec, raconte-t-il. C'était en 1965 et c'est ici que j'ai vu ma premiére Cadillac, ma premiére Mustang, mangé mon premier smoked meat et mon premier hamburger et vu mon premier gros building. Pour un Français américanophile comme moi, c'était l'idéal. à un point tel que plus tard, lorsque je suis enfin allé à New York, j'ai été presque déçu. Le choc de la découverte, je l'avais vécu à Montréal."

Cette année-là, Rivers se produit à Drummondville, à Trois-Riviéres et au Colisée de Québec et fait la connaissance des pionniers du showbiz: Tony Roman, Michéle Richard, les Hou-Lops et un certain René Angélil. Deux ans plus tard, le producteur Pierre David le raméne au Québec pour une tournée commanditée par CJMS oú il casse la baraque avec son tube Viens me faire oublier.

"Au Québec, poursuit-il, je n'ai pas le probléme de trilogie. Je veux dire par là que dans l'esprit des Français, je suis toujours associé à Eddy et Johnny. Je fais partie des dinosaures alors qu'ici, on me prend comme je suis, sans doute parce que j'ai été le premier des trois à venir ici, mais aussi parce que j'y suis revenu plus souvent qu'eux."

Le mot dinosaure nous entraúne vers un mot moins poli et proche parent de has been: le mot naze. Ce mot-là, c'est Nicolas Sarkozy qui l'a prononcé en évoquant le chanteur un jour. La citation est imprimée noir sur blanc dans le livre que Yasmina Reza a écrit sur la campagne électorale du futur président.

"Dans l'avion qui nous raméne à Paris, écrit Reza, il (Sarkozy) prononce ces deux phrases: J'aime Chiméne Badi, à la folie. Et:Je vais vous faire sursauter, je ne considére pas que Dick Rivers soit un naze".

Je demande à Rivers sa réaction en lisant cette citation d'un homme qui est son ami depuis plusieurs années. Les deux se sont en effet liés d'amitié alors que Sarko était maire de Neuilly, le quartier oú habitait le chanteur.

"Vous savez, dans ce métier-là, on est toujours le naze ou le ringard de quelqu'un d'autre, répond Rivers. C'est pas de ma faute si j'ai l'âge que j'ai, si j'ai de la personnalité et si j'ai réussi à traverser tant d'époques et à toujours être là. Pour être honnête, il y a eu une seule période dans ma vie oú je me suis senti naze et dépassé. C'était entre 1968 et 1971, alors que j'avais à peine 30 ans et que je pensais que j'étais fini."

Réactionnaire?

Contrairement à la jeunesse socialiste de mai 68 en France, Dick Rivers n'est pas descendu dans la rue pour protester contre l'ordre établi ni pour faire front commun avec les étudiants et les ouvriers. Plutôt que de lancer des pavés aux gendarmes, il s'est enfermé dans son appartement de Neuilly oú, par chance, l'électricité n'a manqué que pendant deux jours. Aussi, lorsqu'il parle de mai 1968, il n'éprouve aucune nostalgie pour une époque qu'il juge horrible et bordélique. à ce sujet, il rejoint parfaitement le point de vue de Sarkozy, un homme pour lequel il continue d'avoir le plus grand respect.

"Moi, c'est l'homme que j'aime avant tout, dit-il. Nicolas, je le trouve vachement courageux d'essayer de changer la mentalité d'assistés sociaux qui prévaut en France depuis trop longtemps. Je ne suis pas plus politisé qu'il faut. Je suis plutôt quelqu'un du centre, mais certains jours, le mot social me les gonfle. Regardez les Britanniques, ils ont peut-être détesté Thatcher, mais ils reconnaissent aujourd'hui ce qu'elle a fait pour leur économie."

Réactionnaire, le Dick? En apparence peut-être, mais il faut entendre le ton sur lequel tout cela est dit: le ton raisonnable et accommodant d'un Québécois.

"Ma femme me dit toujours que je suis né dans le mauvais pays et qu'en fin de compte, c'est ici que j'aurais dû naútre", affirme-t-il tout naturellement. L'image serait sympathique et trés flatteuse pour le Québec et les Québécois si Dick Rivers ne la répétait constamment comme une cassette.

En même temps, que cette affirmation soit véridique ou non, elle est certainement... very Dick, comme le dit si bien son ami, le réalisateur Antoine de Caunes. C'est sans doute tout ce qui compte.


 

La derniére mise à jour de ce site date du 18/07/11

Annuaire et Référencement gratuit avec Referencement-Team !